La dame de l’abribus

1 août 2016 Humeur

Elle est arrivée. Sans aucunes hésitations, avec tout le culot qu’elle représentait. Un énorme sourire laissant voir quelques trous dans sa mâchoire déformée. La voix qui portait et l’assurance, encore et toujours. Une dame qui nous a souri instinctivement. Sans nous analyser avant. Spontanément. Parce qu’elle avait l’air comme ça : simple et spontané.

Elle est ce genre de personne qui te déballe toute sa vie sans retenue, sans pudeur alors que ce n’est que la première fois que vous vous rencontrez sur cette terre, sur cette vie en particulier. Alors tu écoutes. Tu l’écoutes tout d’abord parce que tu sais qu’elle en a besoin. Cette dame, peu importe qui elle est, en a besoin. Et puis tu le fais un peu pour toi aussi, peut-être qu’elle t’apprendra quelque chose, même malgré elle.

En y pensant, il y a quelques années en arrière elle m’aurait bassiné. J’aurais sûrement eu envie que le bus arrive vite pour l’arrêter de causer sans que ça ne sorte de ma propre bouche et paraître impolie. Je n’en aurais peut-être eu rien à faire que le soir elle allait manger du chou-fleur qu’elle trouvait deux fois moins cher à Lidl plutôt qu’à Match. Mais je ne suis plus cette personne et tant mieux.

J’ai regardé la coloration qui était en train de s’estomper et qui laissait apparaître des cheveux grisonnants sur ses tempes. Elle a dû le remarquer puisqu’elle m’a dit dans les minutes qui ont suivies qu’elle allait prendre rendez-vous chez le coiffeur : « c’est que ça revient vite à faire les colorations, surtout à mon âge. »

La soixantaine. Elle avait la soixantaine, semblait fatiguée avait les jambes et les chevilles gonflées mais attendait ce bus pour partir au travail. Au travail! Elle se levait, encore à son âge, chaque matin pour aller travailler. Elle avait bien le droit de s’en plaindre un moment !

Je l’ai écouté pendant de longues minutes. On s’est mises à parler de ses enfants, et des miennes qui étaient sages. Ce qui l’étonnait. De leurs cheveux. Quelques particules de nos vies se sont entremêlées le temps d’attendre ce « foutu bus qui n’était jamais à l’heure » m’a t’elle dit, déconcertée. Ces minutes qui nous paraissent interminables lorsque l’on est seule mais qui sont passées tellement plus vite à ces côtés à parler de la pluie et du beau temps, des ces foutus bus, de fruits et légumes et de sa vie un peu plus personnelle.

Puis le bus est enfin arrivé. Et malgré le fait qu’elle ait été en retard elle a quand même dit bonjour, avec le sourire. Le brouhaha ambiant et les enfants qui prenaient à peu près toutes les places assises m’ont fait comprendre que j’allais devoir jongler avec la poussette et la grande qui ne savait plus où se tenir.

Et puis des mains se sont tendues vers elle. Celles de la dame de l’abribus. Qui l’invitait à venir. Et sans aucunes hésitation, ma fille dandinant au rythme des secousses du bolide s’est accrochée à elle. Ma fille qui d’habitude fait peu confiance, n’accepte aucune aide. Sa petite conscience lui a chuchoté qu’elle pouvait y aller.

Elle s’est attachée à elle. Elle l’a protégé du mieux qu’elle a pu au milieu des rires et de la radio qui raisonnait au milieu des discussions de ces enfants.

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2 Comments

  • Reply Mathilde 3 août 2016 at 1:00

    Émue, j’aime ce texte…

  • Reply LauCha 17 août 2016 at 8:16

    Je n’en suis qu’au 2ème article mais j’adore déjà l’élan que tu donnes à ton blog. Ton article me fait réfléchir à la façon d’aborder les choses… Ta séreinité me fait remettre la mienne en question. Il existe de jolies personnes comme cette femme. Heureusement. Très bel article.

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